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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 17:26

Il avait vingt sept ans quand je l’ai engagé. Il fallait un étudiant pour nous aider à contenir l’afflux de clientèle en soirée et il avait répondu à l’annonce déposée à la fac. Vingt sept ans et toujours en quatrième année de pharmacie, sur le coup je n’avais pas tiqué. Et il savait y faire, jouait les fainéants, les petits gars cool auxquels les parents payent des études ad vitam. Les égoïstes ayant un impérieux besoin d’argent pour leurs sorties mais peu pressés d’entrer dans la vie active. Il évitait les regards francs et directs, avait le visage figé en permanence. Cela atténuait l’éclat  de ses yeux, j’arrivais à me demander quelle en était la couleur. Je l’observais à la dérobée, quelquefois, quand il s’évadait, qu’il s’ennuyait entre deux ordonnances à délivrer. Il avait l’air d’un spectre, il était loin de nous, des clients, n’entendait pas le téléphone sonner. Et, paradoxe, ses yeux prenaient une teinte bleu vif, il fixait un point loin devant lui. Soudainement mû par un signal, il se dirigeait vers le comptoir et se prêtait à la comédie des hommes, souriait, rassurait, saluait.

J’avais remarqué une légère claudication, une raideur dans sa démarche et je lui en fis un jour la réflexion.

-         J’ai eu un accident, il y a quelques années, répondit-il.

 

Je compris qu’il minimisait un événement qui avait bouleversé sa vie. Et lui sut que j’essayais de percer son mystère. Il se détendit peu à peu, raconta l’inquiétude de sa mère, son angoisse de le voir végéter à l’entresol de sa maison, dans un petit studio. Avec une bouche en virgule, il expliqua son indifférence quant à l’avenir, les filles, la famille. Il nous écoutait déverser de la guimauve à longueur de journée : les enfants, les devoirs, la voiture, la déco de la maison, les prochaines vacances. Je crois qu’il entendait surtout, parce qu’on ne l’épargnait guère. Il n’écoutait pas vraiment. Je me demandais s’il n’était pas mort à l’intérieur. Il savait faire semblant, il répondait, trouvait des sujets de conversation, avait des réponses spirituelles, parfois comiques. Mais il gardait un visage sérieux, impassible. C’était un homme de cire.

 Et puis simplement, comme s’il avait annoncé, quelle belle journée, j’ai envie de me balader après le travail, il lança, un soir :

-         J’ai eu la colonne vertébrale amochée, j’ai dû rester allongé sur un lit de sable durant une année entière.

Et il pirouetta, alla renseigner un client ou descendit à la cave pour remonter les stocks, je ne me souviens plus. Il nous planta là avec son mal de vivre et notre compassion dont il ne voulait pas.

Par la suite il nous asticotait, l’air de dire, à présent vous savez. Vous ne m’embêterez plus. Je ne vous laisserai pas me plaindre ou discuter mes choix. J’ai des priorités qui ne sont les vôtres, des projets qui ne sont pas des plans de carrière. Je ne veux pas posséder, conquérir, je veux être.

Il m’avait parlé d’un livre, son préféré : Trois hommes et un bateau, de Jerome K Jerome. Avait ajouté que peu de gens l’avaient lu, que c’était à la fois philosophique et cocasse. J’avais renchéri, je l’avais étudié en terminale, en anglais dans le texte :Three men on a boat. Il m’avait scrutée d’un regard oblique qui voulait dire : chapeau, pas si futile que ça ! C’est pourquoi il m’avoua son amour de la mer, des bateaux, de la solitude au milieu de l’océan. Il évoqua son peu de goût pour ce qui attache, qui retient, qui emprisonne. Bêtement j’avais risqué :

-         J’ai déjà fait du bateau, je sais de quoi vous parlez. Moi justement, je ne me sens pas à l’aise en mer. J’ai besoin de maîtriser, de contrôler.

En me dévisageant, et comme s’il s’adressait à une enfant (j’avais dix ans de plus que lui),  il avait rétorqué goguenard :

-         Mais vous savez bien que dans la vie, on ne maîtrise pas tout. Et puis en mer il faut tracer sa route, maintenir un cap, et tenir compte des éléments bien sûr. Un bateau ça se maîtrise.

Que pouvais-je répondre ?

 

Le temps passa et je ne fis plus appel à ses services. Mais un an plus tard, au cœur de l’hiver et au plus fort d’une épidémie de grippe, je le sollicitai de nouveau. Sa voix claironnait au téléphone :

-         J’ai laissé tombé la pharmacie. Excusez-moi, mais je ne suis plus dans le circuit. En fait, je me prépare pour un tour du monde en bateau. Désolé, madame.

Il ne m’avait jamais paru aussi joyeux, aussi vivant.

-         Ca ne fait rien, avais-je répondu, je me débrouillerai autrement.

Le fantôme, égaré au-delà de l’existence, c’était moi après tout.

 


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commentaires

Jeanne Fadosi 04/10/2012 12:24

une histoire édifiante et qui fait réfléchir. Une très belle écriture aussi. merci du lien qui m'y a conduit

mansfield 04/10/2012 16:07



Merci Jeanne, ton article m'y avait fait repenser immédiatement! A bientôt.



kranzler 17/06/2012 06:10

Belle histoire. On sent bien ce qu'il y a de vaguement déphasé dans le personnage - et puis A la fin il se liBere. Cela me fait penser au personnage de Kiki, dans le Testament Donadieu - l'idiot de
la famille qui en sera pour ainsi dire l'unique survivant.

mansfield 17/06/2012 14:45



Histoire vraie. Je me suis servie de l'histoire d'un étudiant que je connaissais et à qui la vie, les projets classiques et formels, c'est-à-dire le mariage, la maison, les enfants semblaient
dérisoires après ce qu'il avait enduré. Quelqu"un d'attachant avec qui j'aimais bien discuter. Q'est-il devenu, presque quinze ans après, mystère!



Cathie 08/10/2008 13:12

Ces mots qui glissent, ces images, cette authenticité des faits font de la lecture de tes récits un plaisir! Tu es douée, je le savais, je m'en doutais.....Un certain Albert doit être fier de t'avoir eu comme élève!!
Gros bisous
Cathie

ANDREA 06/10/2008 12:40

les souvenirs , empreinte perpétuelle du temps passé , présent et continuel, un grand merci pour ta participation au questionnaire des divas.
Divines amitiés

chris spé 05/10/2008 23:41

il y a des gens comme ça qui traversent nos existences et qui y laisse une petite trace. chris.

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