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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 16:35

Consigne 69: Chroniques intimes

Aujourd’hui RAS. A part la rage, l’envie de bouger, et ne rien pouvoir faire. Car demain c’est le verdict de la mammographie de contrôle. L’affreuse radio qui dira si je peux continuer à élucubrer, rire, dire des bêtises et rêver de grands bruns musclés ou s’il faut tout mettre en stand by et se battre. Je piaffe inutilement comme un alezan devant  l’obstacle. Avec les collègues, je lis des articles tels que : Je grossis sans manger ou comment maigrir sans régime. Aucun intérêt puisque c’est métabolique, à mon âge on capitalise, on amasse, on rentabilise ses kilos.

J’ai appelé mon amie Josiane. Je  m’entortille dans ses problèmes pour me décharger des miens, en minimiser l’importance. Elle me parle d’une conférence qu’elle doit animer le mois prochain. Le thème est l’engagement, tout un programme ! Elle se donne du temps depuis son dernier poste. Quelques interventions par-ci, par-là, rien de définitif. Son travail n’était pas intéressant, elle est partie du jour au lendemain. On ne l’y prendra plus. Le ron ron du téléphone, l’énergie dans sa voix me font du bien.

 

J’ai rendez-vous à dix heures, ce matin. Ce qui veut dire tétanie, handicap, déconnexion des neurones. Décérébrée je suis. J’ai peur, alors tout va mal. En me levant, j’ai renversé la poubelle et failli marcher dans la litière du chat. Je pars avec une heure d’avance, mais il y a des travaux vers l’hôpital Saint Louis et je longe trois fois le canal St Martin avant d’arriver place de la République. Mes doigts se crispent sur le volant que je lâche. Mes mains se joignent en une prière à sainte Rita, patronne des désespérés. A Apollon,  Cupidon, Aphrodite, Valentin. Tous ceux qui de près ou de loin ont un rapport avec l’amour, avec mon homme et mes états d’âme. Parce que sans mon homme, je me sens minable et pas belle. J’écraserais bien toutes ces filles jeunes et jolies qui passent devant mes roues, pour leur apprendre à respirer la bonne santé et les promesses. Enfin je me gare. Un automobiliste courtois et souriant me permet de lui voler la priorité. Pas maintenant, monsieur, je ne sais pas encore si vous avez raison de me draguer. Si je n’ai pas les rototos en sursis. Si on ne va pas me hacher le buste en deux mots secs : tache suspecte. Si je ne vais pas hurler doucement en moi, tout au fond, pour ne pas affoler mon homme et nos louveteaux. Comble de bonheur, je passe tout de suite,  pas le temps de prendre racine à côté d’autres dindes en détresse dans la salle d’attente. De faire semblant de lire une page du dernier Katherine Pancol. Dans la cabine je compte mes pas, je respire à petits souffles mesurés comme durant les épreuves d’endurance au bac. La manipulatrice radio me rudoie et m’oblige à coller chaque sein sur une paroi lisse et froide comme son visage. L’interprétation des résultats prend du temps, je tremble, je dois rester torse nu en attendant.  Tant pis j’enfile mon gilet. Je recommence à déambuler les bras croisés, je me dandine comme une folle dans un asile. Le docteur  arrive, il est très beau, trop jeune, risque un œil lubrique sur ma poitrine. Ah, ce n’est vraiment pas le jour ! Il  me rassure, tout va bien, procède à l’échographie, fronce le sourcil, promène sa douchette, s’attarde, s’arrête,  me badigeonne de gel, m’ordonne sèchement de me tourner, à droite, à gauche. Il me persécute et me réconforte en même temps,  il utilise la méthode des bains romains, du chaud, du froid, j’allume, j’éteins la confiance. Feu rouge, feu vert… Puis c’est bon, vous pouvez y aller madame, n’oubliez pas d’apporter votre dossier avec vous, chaque fois, afin qu’on ne se pose pas trop de questions vous concernant. Dans votre cas, vous savez, c’est difficile. Il a un dernier regard sur ma poitrine, par en dessous, esquisse une pirouette, son pas racle le sol et pfutt, il s’en va.

Pourquoi ces précautions, ces insinuations, pourquoi c’est difficile dans mon cas ? Heureusement il y a internet, je décrypterai chaque mot du compte rendu. Je manipulerai la peur avec délice, j’aggraverai le diagnostic, j’augmenterai mon quota de nuits blanches. Ou alors j’irai à la piscine pour gérer le stress, un kilomètre de bassin, avec l’exquise sensation d’apesanteur, ne plus sentir Robert et René ballotter entre mes côtes.

Résultat, j’ai perdu mon livre dans une cabine. Katherine Pancol s’est évanouie, écoeurée de mes radotages de bonne femme. C’est tout dire. Parce qu’elle s’y connaît la Pancol en bonnes femmes.

 

Je me dépêche. Hâte de regagner la voiture, d’appeler mon homme, le rassurer, embrasser le combiné pour un transfert instantané de tendresse. Un agent de police est devant ma voiture, le képi de travers, un stylo dans la main, crissant sur un carnet. Il est tout rigide, bloqué par avance, professionnel. Il attend ma supplique, ma colère, mon coup de pied dans la roue. Il me tend son carton comme un bon point, triomphant. Je le remercie et je l’embrasse. Je m’autorise  un coup d’œil dans le rétro sur sa bobine éberluée et roulez jeunesse ! J’ai ma vie en cadeau, je compte bien en profiter.

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commentaires

kranzler 05/07/2012 05:08

Bon alors c’est bien. Les seins, je ne sais pas ce que c’est mais ça doit compter pour une femme. Faire partir de l’identité. Avec un en moins, j’imagine que ça doit être compliqué de se sentir
encore techniquement femme. Quand j’ai eu les rayons cet hiver, je n’ai eu que des manipulatrices sympas. J’y allais comme on va à un rendez-vous avec une copine. Et quand elles me peignaient le
dos au pinceau rouge en fin de séance, j’adorais. J’ai demandé qu’on me dessine une fleur, un jour. Et y aller était une ballade intéressante. Je passais tous les soirs devant le Planetarium (une
des lettres en néon bleu était en panne, le U), et aussi devant les pompes funèbres Nowaczick. Cette ville est parfois totalement kitsch… tu ne devineras jamais ce qu’il y avait en vitrine, chez
Nowaczick. Un sarcophage grandeur nature. !

mansfield 05/07/2012 13:12



Je vois que Berlin est complètement folle,  les tabous n'existent pas, on dirait. et j'aime beaucoup la manière dont tu parles de ta maladie, elle est un inconvénient, il fait faire avec, et
ça n'empêche pas de voir le monde autour, de savoir être curieux ou acide. Lucide!



aimela 27/11/2008 21:02

Bravo pour ta chronique, tu l'as parfairement réussie

brigitte celerier 27/11/2008 12:50

la double peine :ça et perdre son homme n'est pa obligatoire - et puis, chut, ce n'est pas désagréable cette fraîcheur qui se ballade et les images qui bougent -
ensuite on danse dans la rue

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