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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 15:13





Elle les a envoyés promener. Son frère, ses bonnes voisines, ses amis. Des faiseurs d’histoire, pas francs, pas sincères. Ne sont restés que sœur Joëlle de  la paroisse et le pharmacien, celui dont c’est le métier d’écouter.

Elle a borné sa vie de visites et de coups de fil de l’église à la pharmacie. Après s’être baladée comme une bille de Flipper, bondissant de cible en bumper, se gardant de disparaître sur le côté du plateau. Avec sa gouaille et sa voix grave elle évoquait mai 68, ses talents de manucure dans un salon de coiffure pour hommes, les clients qui ne se gênaient pas pour farfouiller sous sa mini jupe. Commentait son divorce d’avec un mari récalcitrant. Ponctuait ses déclarations d’un : ouais, qu’est-ce que vous croyez, c’était comme ça ! Ses grands yeux bleus roulaient dans leurs orbites, illuminaient son visage déjà fatigué. Et son chignon riquiqui, aplati comme un soufflé sorti du four, vacillait sur sa tête.

 

Elle a choisi de vivre calfeutrée, soustraire le spectacle de sa souffrance aux mauvaises langues. Je dirais plutôt qu’elle se transformait en petite souris dans son trou, rideaux tirés, portes hermétiquement fermées, pièces de la maison condamnées. Elle entassait les boites et les flacons de médicaments, constituant un mur derrière lequel elle se retranchait. Là, au milieu de ses lévriers, autrefois médaillés émérites, elle avait son monde. Fabriquait des mixtures à base d’alcool et d’essence de lavande, de citronnelle, ou d’un concentré de perlimpinpin hyper efficace pour la peau, le coryza ou la tendinite. Elle brandissait gaiement ses mixtures au nez du pharmacien : eh, vous voyez, je l’ai essayé, regardez ma boule là sous le menton, vous ne trouvez pas qu’elle diminue, hein, hein, j’ai pas raison ?

Elle a accepté la radiothérapie mais refusé la chimio : ils veulent me tuer, pas folle hé, j’ai lu le compte rendu, c’est quoi ce mélange antimitotique, vous pouvez me sortir l’analyse sur internet ? Elle se tournait, scrutait les uns, les autres, clignait des yeux, s’asseyait un instant, avalait un gorgée d’eau dans une petite bouteille recouverte d’un sac plastique. Puis se relevait, au début, quand elle pouvait encore tirer sa charrette jusqu’à l’officine. Parce que c’était un spectacle Mme B. dans la rue, avec sa casquette, sa charrette et son foulard. Toute frêle, amaigrie de jours en jours, mais rouspétant après les médecins, les voisins. Une énergie débordante lui permettait de repérer les beaux garçons dans la rue et des bibelots hétéroclites sur le marché, de répertorier tout ça et de faire des remarques grivoises.

Ses chiens, c’était sa vie, elle les élevait, les présentait à des concours, et les vendait. C’était sa source de revenus avant qu’elle ne devienne garde malade de sa maman âgée. Mais difficile de sortir dix à quinze lévriers élevés en appartement. Elle était organisée, une vraie femme d’affaires. Des cages, des serpillières. Et un grand lit partagé par tous, n’en déplaise au mari. Au fil du temps, il y eut moins de chiens et le dernier, Trinidad, avait une grosseur sous le museau, comme sa maîtresse. Elle essayait sur lui ses mixtures, en comparait les effets sur elle, sur lui. Elle envisageait leur départ, ensemble, lovés l’un contre l’autre. En attendant elle le nourrissait de blancs de poulet comme un pacha, se réservant la peau. Et ce, jusqu’à ce que ses forces déclinent.

 

Un jour on l’a retrouvée allongée sur le sol de son appartement, comme recroquevillée sur un morceau de fromage empoisonné. Elle n’est pas revenue à elle. Elle avait cinquante huit ans. Trinidad poursuit son chemin, ailleurs, sa tumeur n’évolue pas plus que ça. Peut-être que Mme B. lui a concocté une potion depuis l’au-delà et la lui applique soir après soir, délicatement. 

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commentaires

Jeanne 18/03/2009 22:24

Beau texte, sobre et qui tellement de choses ! Dur dur d'être différent ! Et la maladie dans la solitude, c'est sûrement terrible !

mansfield 19/03/2009 09:41


C'est vrai, c'est un parcours difficile. 


lili et lola 18/03/2009 19:52

bien triste fin....

mansfield 19/03/2009 09:36


La solitude, mal du siècle!


Alba 17/03/2009 22:10

oh c'est triste...
saloperie de crabe !

mansfield 18/03/2009 08:44


qui touche toujours des personnes bien attachantes!


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