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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 17:38

 

Bled-copie-1.jpg

 

Il avait promis le mariage et la sécurité, était arrivé de Paris en évoquant Tahar Ben Jelloul. Il avait appris à entourlouper ses mots avec du miel comme l’écrivain. Elle aurait dû se méfier. Il arrangeait des phrases comme elle préparait des gâteaux  poisseux et couverts de graines de sésame. Qui tiennent au corps et font grossir. En dix ans, elle était devenue une grosse fille, mariée à un pervers de Paris qui lui avait collé deux enfants pour l’engluer davantage. Elle, la jolie fille du bled aux longs cheveux soyeux.

Elle s’était dit, je quitte un trou et l’ennui qui va avec. A moi la liberté, je serai une dame,  j’aurai un toit et la sécurité sociale. Je n’irai plus chercher l’eau au puits, et je pourrai sortir seule hors de la maison. Pour le voile, je verrai, ce n’est pas un problème. L’important c’est d’exister en dehors du père, auprès d’un homme. Et puis là-bas, les hommes pensent autrement. Elle n’était pas rusée. S’il était venu la chercher au bled, c’était pour la mentalité. Pour l’obéissance, la soumission, la bouche qu’on ferme. Les filles de Paris, on ne peut pas les mater. Elles prennent exemple, elles sont françaises.

Il avait acheté l’appartement, elle n’avait rien eu à dire. Elle avait repris ses études et eu un enfant, une petite fille.  Elle avait un travail maintenant et tous les mois, elle lui donnait le chèque. Il laissait de quoi faire les courses chaque semaine.  Elle n’avait pas à émettre une opinion. Et quand elle s’y risquait malgré tout, c’était comme souffler dans la semoule. Ca dispersait des grains partout, il fallait nettoyer, c’était tout, elle s’offrait le luxe d’un surcroit de travail.  Si encore elle savait tenir son ménage ! Il la trouvait désordonnée, jetait ses chaussures, ses vêtements, les habits de l’enfant. Ca ne devait pas traîner comme ça partout. Sa mère lui donnait raison, oui mon chéri, habibi, tu as une mauvaise femme. Il revendit l’appartement car les charges du syndic devenaient trop lourdes.

Il acheta une maison, sans elle. Sans son avis à elle, sans que ça ait de l’importance. Elle ne comptait pas, elle était là pour la bouffe, le ménage et la baise. Ses parents étant au bled, elle n’avait personne sur qui se reposer. Alors elle fit un deuxième enfant, avec un peu de chance ce serait un garçon. Et peut-être que ça le calmerait. Ce fut un garçon, un beau petit garçon aux traits fins, aux grands yeux noirs. Et qui ne fit pas longtemps la fierté du père : on le diagnostiqua autiste l’année de ses trois ans.

Il la traita de bourrique, pourquoi avait-elle voulu un deuxième enfant ? Ce gosse, il en avait rien à f… Il le laissait crier et quand il l’appelait, papa, papa, il cognait dessus. Il cognait sur tout le monde d’ailleurs. Il se calmait après l’amour qu’il faisait, mal, car il faisait mal. C’était brutal, bestial, trivial. Après il s’endormait. Dans ces moments, on soufflait un peu, on avait la paix. Quand il partait en vacances, il emmenait la petite avec lui, au bord de la mer. Elle apprenait le bruit des vagues mais pas les éclats de rire. Elle apprenait le sable mouillé avec les pieds. Elle n’avait ni pelle, ni seau, ne construisait pas de château. Mais on avait la paix.

Elle proposa de divorcer à l’amiable. Il aurait fallu partager l’argent de la maison. Il entreprit des démarches, en douce, au bled où il ne possédait rien. Et mit la maison en vente. Elle ne le sut qu’au moment de la signature de l’acte.  Elle serait à la rue avec ses enfants, et alors ? Elle prit un avocat qui lui recommanda de ne pas signer. Les coups redoublèrent sur elle et sur la petite. Mais elle ne céda pas. Au point où elle en était, elle s’en fichait qu’on voit les bleus, les bosses. Pour la petite, elle fit constater les brutalités au commissariat. Ce fut long et pénible. Il y eut des pleurs, l’intervention des cousins, les témoignages des amis. La mairie lui obtint un logement. Et puis un jour ce fut terminé. Elle sortit du tunnel de l’enfer. La lumière au bout avait quelque chose de doux, tiède et liquide. Elle éprouva l’envie de se rouler dedans et de fermer les yeux. Elle avait du temps, des jours à venir, des jours avenir. Elle voulut comprendre et acheta « L’enfant de sable » et  « La nuit sacrée » de Tahar ben Jelloul. Ca parlait d’elle, de sa souffrance ; cet homme-là, avec son français si pur, avait tout deviné. Il était  différent de l’époux de France. Ses phrases avaient des mots brûlants qui parlaient vrai. C’était du miel cristallisé qui n’enrobait pas.  Il donnait des clés, il ouvrait des portes. De quoi reprendre sa vie en mains.

 

 

 

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commentaires

É
Très joli texte qui me donne envie de lire les romans de Tahar Ben Jalloun. Bisous
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M


Un auteur que j'adore, son français est tellement clair, agréable. Une recherche pas si facile...



M
Oui, le courage est là, se taire et avancer...
Je t'embrasse
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M


Merci Marine, bonne semaine à toi!



M
Très très belle histoire, qui malheureusement existe souvent à côté de chez soit.
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M


Une histoire en partie basée sur des faits réels, et qui donne envie de hurler!



M
Seigneur parfois la vie a un très mauvais gout, une odeur fétide, et les faibles ne comptent pas, honte à ces hommes mais il semble qu'ils aient tous les droits, comme il faut se battre pour s'en
sortir, combien ont la force et le courage ?
Merci pour ce beau texte Mansfield
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M


Merci Marine, hlélas oui l vie n'est pa toujours un conte de fées, il faut pourtant avancer et faire comme si.. Bonne semaine à toi.



F
Texte dur et poignant mais hélas du'une cruelle vérité.
Bon dimanche
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M


Exactement, on dirait que la vie s'acharne parfois, que les exemples des autres ne servent pas... 



A
Salut

surement deux livres pleins d'émotions.

Amicalement Votre

Vincenzo
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M


Merci Vincenzo, à bientôt.



C
Un très poignant et terrible portrait de femme...
Combien de souffrances ainsi tissées dans "l'enfer" du quotidien?
Un très beau texte qui prend aux tripes, merci Mansfield, gros bisous
Cendrine
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M


Merci Cendrine, émotion et injustice sont souvent au rendez-vous dans ces vies... Bonne semaine à toi.



J
tès beau ce texte , merci
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M


Merci à toi, bonne semaine.



A
Une triste réalité pour beaucoup, heureusement ce n'est pas toujours comme cela et de belles histoires peuvent aussi se construire et s'écrire au quotidien...
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M


Heureusement d'ailleurs, ce ne seraient que des vie de calvaire... Merci d'être passée sur mon blog



M
Merci pour ton gentil commentaire. Je viens juste faire un petit coucou pour te souhaiter une bonne fin de semaine. Bisous
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M


Merci à toi, à très bientôt.



T
Ouf, que c'est beau ... J'en reste le souffle coupé. Toute une vie en quelques lignes d'une force peu commune, j'adore ce texte Mansfield, j'admire sa force brutale et le réalisme de cette
situation.
Belle soirée à toi avec le miaou :-)
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L
Bonjour Mansfield,

Une sombre histoire fort bien contée, mais si réelle hélas Combien sont elles dans la même situation ? Celle là au mois a eu le courage enfin de se sortir de cette misère. Un sujet brulant et
dramatique. Bises amicales.

Henri.
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M


Merci Henri, ce sujet me tenait à coeur, et bien sûr basé sur une histoire vraie...



J
Une vie gâchée qui parvient à force de lutte à la métamorphose. Les femmes ont souvent en elles une force insoupçonnée. Merci pour ce beau récit écrit avec conviction et brio. Amitiés. Joëlle
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M


Merci Joëlle, j'admire ces femmes, comme toi, cette histoire méritait que je la raconte..



C
parfois la femme ne fait pas le bon choix. Pauvre femme qui s'en sort bien malgré tout. Tout à recommencer ! femme courageuse. Bonne journée.
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M


Merci Catiechris, une histoire qui m'a touchée et dont j'ai voulu décrire la tragédie



C
Le Moyen Age à notre porte ! Une nouvelle empreinte d'une belle empathie féminine.
Répondre
M


Merci Catheau, une vie comme celle-ci  est très douloureuse mais nombreuses sont celles qui l'affrontent...



L
La littérature parfois peut sauver ...
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M


Aider en tout cas, mais je doute que ça suffise hélas...



J
Et bien Mansfield tu ne donnes pas dans le roman à l'eau de rose... Quitter le bled, un trou pour un pseudo paradis... Mais je la comprends, envie d'être heureuse à l'occidentale... oui mais...
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M


Eh oui, la vie c'est parfois ça aussi..



N
Quelle horreur...
Et combien, comme elle ?
Pffffffffffffff !
Ce n'est même pas une vie.
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M


Je pense qu'elles sont nombreuses et courageuses, elles se montrent dignes et protègent leurs enfants, leur vie se résume à ça. Bises, Nina



F
une femme bien malheureuse au départ mais qui a eu le courage de se battre pour que le cauchemar finisse
Répondre
M


Tout à fait, courage et force sont ses deux atouts!



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  • : instants de grâce, parcours chahutés, affirmation de soi. J'aime saisir ces moments dans la vie qui font vibrer et se sentir vivant.
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