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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 10:00

 

 

images (62)

 

Marnie déclara qu’elle le ferait elle-même. Lassée de quémander comme une indigente et d’entendre le son de sa voix revenir à elle tel un écho choquant les murs de l’appartement. Elle enfila son manteau et noua son écharpe serrée sur sa gorge. Le printemps était sournois, il offrait de grandes bolées d’air humide et froid auréolées d’or jaune. Marnie enfouit ses mains dans les poches de son manteau emmenant avec elle un peu de la chaleur trompeuse de la maison.  Elle ferait front, ne serait pas surprise.

Dehors à l’ombre, elle frissonna. Mme Dussault marchait devant elle, du pas tranquille de qui a la journée devant soi. Drapée dans un long poncho marron de laine épaisse, elle portait le petit vélo vert et jaune de Toby. Elle venait de déposer l’enfant chez sa nourrice, ses bottes à pompom dansaient et rythmaient sa marche. Marnie imagina Toby tenant son biberon dans sa menotte, et caressant son doudou de sa main libre, les yeux mi-clos. Toby rêvait d’un ours en peluche et d’un petit camion. Dépêche-toi, finis ta brioche, rouspétait  sa mère. Et Toby répondait : c’est pas une brioche, c’est une galette.

Mme Dussault ôta ses gants rouges, délicatement comme une dame de la haute société, venue rendre visite à l’heure du thé. Elle prit les clés dans sa poche et ouvrit le portail bleu de la villa. Marnie pensa qu’elle soupirait derrière, le dos contre le métal froid, puis elle entendit crisser le gravier. Un petit bruit strident et bref comme le pépiement des oiseaux.

Marnie regarda l’heure à sa montre, neuf heures dix. Elle avait tout son temps. Elle traversa le boulevard et aperçut Mr Gilles debout les bras croisés devant le garage. Depuis le cancer de sa femme, il sortait peu. Ou alors il tournait la tête pour ne voir personne, pour ne renseigner personne. Et qu’on arrête de le dévisager, cette pitié de façade, ces visages contrits, tout desséchés. Les gens ressemblaient à des pruneaux, secs et sucrés. Trop sucrés. Aujourd’hui Mr Gilles a le nez frétillant comme pour humer le printemps. Marnie se dit que Mme Gilles allait mieux et se fendit d’un : fait frais ce matin. Sa voix était  rude, gaillarde. Oh oui, répondit l’homme en faisant mine de se caresser les bras.

Jeannette avançait sur le trottoir, le portable collé à l’oreille. Elle hurlait à tue-tête, comme pour stopper les nuages qui osaient marbrer le bleu du ciel. Elle racontait que Jean Paul rentrait du travail à dix-neuf heures trente et se mettait devant l’ordinateur, sitôt le repas terminé. On n’a plus de vie disait-elle. Elle portait un legging noir,  ses petites fesses rondes se dandinaient. Elle marchait à l’ombre mais  l’espace derrière elle était comme surchauffé par la colère. Marnie sourit.

 Neuf heures trente. Marnie rejoignit Joël qui prendrait le métro avec elle, certainement. Il portait une saharienne et un grand sac à dos et tenait un sac de sport à la main. Il allait vers la gare du Nord. Dans son sac, il y avait son costume, ses chaussures, sa cravate. Il disait souvent : je vais faire le pingouin dans des salles de conférences glacées comme la banquise. Marnie et lui se plaisaient bien. Cela se voyait dans leur sourire tremblé et les petites manières de leurs yeux qui se tournaient autour sans s’accrocher.  Mais ils étaient mariés. Ils avançaient dans l’allée au milieu des villas, un chat miaula sur leur passage. Leurs mains se frôlaient. Cette sensation de chaud, de froid, cette marche silencieuse dans un soleil capricieux, jouant à cache-cache avec les corps, avec les cœurs.

Dans l’allée piétonne, au tournant,  les cerisiers fleuris formaient une haie triomphante nimbée de rayons lumineux en forme de guirlandes. Le ciel clignotait et il y avait dans l’air un crépitement joyeux comme une fanfare. Quelques pigeons roucoulaient et s’éparpillaient au sol ainsi que de gros confettis. C’est le plus beau moment de ma vie se dit Marnie, un instant de grâce. Un voile passa devant ses yeux.

Elle s’engouffra dans le métro, fit une bise à Joël. La porte du wagon faillit se refermer sur elle. En face une jeune fille dormait, elle ouvrit les yeux, se pinça les lèvres. Neuf heures quarante -cinq. Marnie commença son livre par les pages de la fin, un recueil de nouvelles, ça se lit dans n’importe quel sens. Elle descendrait au terminus, elle pouvait se permettre d’ignorer les autres.

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

M
Bonjour Mansfield, très intéressant et agréable à lire cette histoire. Est-ce que tu écris des contes ou des romans?? tu écris vraiment bien.
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M


Je m'exerce en effet mais il me manque une trame, j'aimerais bien raconter des souvenirs, du vécu, j'aurais aimé rencontrer des personnes qui ont une histoire et l'envie de faire passer quelque
chose, et qui me le permettent bien sûr... Comme dirait Rudyard Kipling, c'est une autre histoire....



L
Une belle page de vie
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M


Merci à toi, à bientôt!



C
Un petit coucou aux aurores gros bisous
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M


Merci Gegouska, à bientôt



C
Bonsoir Mansfield ! J'ai lu ce texte avec plaisir, pensant au départ à Hithckock à cause du "détournement" de titre......j'aime bien l'atmosphère et l'écriture. Je reviendrai, car il est bien tard
ce soir. Douce nuit et à bientôt.
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M


Merci Cacao, j'ai effectivement joué un tour à Hitchkock, et je suis heureuse que ce texte t'ait plu.



M
Un très beau texte. Merci
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M


Merci à toi qui l'a apprécié



L
Le corps voyage en bus, la tête voyage en livre!
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M


Très vrai, je me suis inspirée, vaguement, de Mrs Dalloway de Virginia Woolf pour la construction du texte. La tête voyage en littérature aussi. Hum... Si on veut.



M
Bonsoir Mansfield,

De petites scènes de vie quotidienne que tu réussis à rendre passionnante. Bravo.
Douce soirée ;)
Martine
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M


Merci Martine d'être entrée avec moi dans l'esprit de mes prsonnages



M
Une très belle histoire sur cette personne, la vie de beaucoup de gens !!! Bisous bonne semaine mansfield
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M


Merci Marie d'avoir saisi mes petites touches imaginaires sur la vie des gens



V
Des personnages à la psychologie intéressante ... un contexte urbain où l'on se projette facilement, la routine décrite comme un film en technicolor, des rêves qui s'échappent de la tête des
personnages, oui ... une réussite Mansfield:))
Valdy
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M


Merci Valdy pour cette magnifique analyse!



A
tout se déroule face à mes yeux :) Bises
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M


Merci,  j'aime beaucoup cette idée.



R
tu écris un livre là? Bises
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M


Pas du tout, je m'essaie à l'écriture de l'instant en fonction des gens que je croise dans la rue. merci de ton passage sur mon blog.



L
Il y a de belles images dans ce texte je trouve Bravo !
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M


Un compliment qui me fait vraiment plaisir!



J
Une belle tranche de vie... merci mansfield, tu sais bien les écrire ! Jill
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M


Merci Jill Bill, à bientôt sur ton blog



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  • : instants de grâce, parcours chahutés, affirmation de soi. J'aime saisir ces moments dans la vie qui font vibrer et se sentir vivant.
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